African Diaspora Network in Europe : Interlocuteur privilégié de l’UE ?

ADNE Acte 3 : Interlocuteur privilégié de l’UE ? Vers une institutionnalisation ?

Publié par Ghislain Zobiyo le

C’est dans un dialogue franc, ouvert et constructif, que la diaspora africaine d’Europe et les parlementaires européens ont poursuivi le débat, sur les questions éludées lors des exposés (lire notre article, ADNE : …, acte 2).

Débats

1) Sur la question migratoire :

Les membres de la diaspora africaine d’Europe ont présenté leurs points de vue sur la question migratoire.

Parmi les points importants  :
Ils ont rappelé le constat de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), que 40% des migrants ont un niveau de formation supérieur à ceux des pays d’accueil ; chaque migrant contribue pour près de 3.500 euros de rentrées fiscales par an ; 80% des migrants formés rentrent dans leurs pays d’origine et deviennent de véritables acteurs de développement.
« Au Sénégal, les transferts de fonds de la diaspora représentent deux milliards de dollars USD, soit 10,4% du PIB du pays » a réitéré Mamadou Alpha Diallo, membre de l’ADNE.

La présidente de l’ADNE Marie Chantal Uwitonze a rappelé que « l’histoire des civilisations c’est aussi l’histoire des migrations. L’Humanité a toujours été en mouvement et c’est la migration qui a façonné le monde que nous connaissons aujourd’hui. Elle a permis aux peuples de bénéficier des expériences venant de différentes nations. Stigmatiser la migration c’est nier cette histoire riche de l’humanité. »
Les exposés ont également porté sur le besoin urgent de relancer l’économie africaine, la question des changements climatiques qui risquent d’aggraver les flux migratoires ; le besoin d’un partenariat plus fort et plus adapté aux réalités et aux défis auxquels font face l’Europe et l’Afrique.

« Nous savons très bien que le chômage est l’une des causes des migrations partout dans le monde. Nous exhortons les acteurs internationaux à établir un partenariat solide basé sur un dialogue franc , d’égal à égal visant à permettre à l’Afrique de dépasser la dépendance à l’aide, de soutenir sa croissance économique et de créer les emplois, piliers indispensables au développement humain et au bien-être social » ; a souligné Henri Desiré N’Zouzi, membre de l’ADNE.

Quant à Doreen Walsweer-Sore, Vice-présidente de l’ADNE, elle a souligné l’importance d’intégrer la question de la migration dans l’agenda de la coopération au développement, entre l’Union Européenne (UE) et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).

Le député européen, Louis Michel, Co-Président de l’Assemblée paritaire ACP-UE, membre du groupe des libéraux et démocrates (ALDE) qui a accueilli l’évènement, a reconnu et apprécié à sa juste valeur, le niveau élevé des exposés et messages de la diaspora africaine d’Europe. Il a cependant déploré la faible implication des Etats africains, dans la résolution de la question migratoire. « L’Europe peut avoir une politique de migration parfaite, mais si elle n’a pas la complicité, si elle n’a pas le partenariat des Etats africains, ça ne marchera pas », a-t-il insisté. Le partenariat entre l’Europe et l’Afrique sur la question migratoire est essentielle. Les deux continents ont besoin l’un de l’autre pour réfléchir ensemble sur les voies de sortie à cette crise et pour lutter contre les causes profondes de la migration forcée.

A titre d’exemple, les pays d’accueil n’ont pas toujours la complicité de leurs partenaires africains, en ce qui concerne la réadmission des demandeurs d’asile déboutés.

« Sans une réelle coopération et un dialogue permanent avec l’Afrique, il est difficile d’avoir une politique de migration fluide accompagnée de voies légales », a ajouté le député.

Louis Michel a insisté sur la distinction entre deux types de migrants : les réfugiés humanitaires et les migrants économiques.

Ces différents types de flux migratoires doivent obéir à des logiques différentes et disposer d’instruments distincts :

Les migrants économiques sont juridiquement en situation illégale. L’Union européenne et l’Afrique doivent travailler main dans la main pour mettre en place une coopération étroite pour la migration et faciliter les échanges des travailleurs.

L’Union européenne doit travailler pour la facilitation d’accès au marché de travail. La directive 2009/50 de l’Union Européenne a mis en place, la « Carte Bleue » pour faciliter l’admission et la mobilité des ressortissants de pays tiers hautement qualifiés.

Il faut reconnaître que les migrants soutiennent la compétitivité et la croissance économique au sein de l’Union européenne. Ils comblent un besoin criant de main d’œuvre en Europe qui est le corollaire d’une population de plus en plus vieillissante. D’où, la nécessité, pour l’Europe, de mettre en place des canaux légaux de migration, a insisté le député.

Il faut également veiller à ne pas renforcer la fuite des cerveaux. L’Afrique a besoins de ses meilleurs cerveaux pour son développement. C’est pour cette raison que la plateforme de la diaspora africaine d’Europe qui se met en place apparaît indispensable, du point de vue de ses contributions pour le développement de l’Afrique. Les membres de la diaspora africaine sont des acteurs politiques, techniques, économiques incontournables. Les flux financiers de la diaspora sont 3 fois supérieurs à l’aide publique au développement.

 Cette plateforme doit s’organiser impérativement.
« Je suis persuadé que si vous renforcez votre plateforme ADNE, avec des représentants dans plusieurs pays européens, vous serez reconnu comme un interlocuteur officiel par les institutions européennes », et ce serait sans doute, le plus grand résultat de la rencontre de la diaspora africaine d’Europe avec les parlementaires européens ici à Strasbourg », a ajouté Louis Michel.

« Nous devons en Europe déconstruire et sanctionner les discours et actions xénophobes de certains mouvements politiques européens. Les amalgames odieux entretenus par certains dirigeants comme Viktor Orban et des discours d’intolérance qui compromettent l’accueil et l’intégration des migrants, desservent tout le monde à l’exception de ceux qui les prononcent. Nous devons les combattre », a-t-il martelé.

Enfin, l’intégration doit être une composante essentielle de toute politique migratoire européenne. Ce sont là les deux facettes d’une même médaille.

Dans son intervention sur la question migratoire, Mariya Gabriel, parlementaire européenne et membre du groupe du Parti Populaire Européen (PPE), est allée dans le même sens que son prédécesseur Louis Michel, et a évoqué la responsabilité de l’Europe à promouvoir les voies légales de la migration.

« Trop souvent, quand on parle de migration, on se focalise uniquement sur la migration irrégulière. Or pour contrer cette migration irrégulière, le plus important est de promouvoir les voies légales de migration, y compris par le biais de la libéralisation du visa », a-t-elle conclu.

Mariya Gabriel a lancé un appel à l’Union Africaine et aux Etats africains (au silence assourdissant face à la migration), à s’impliquer davantage à la résolution de la question de migration africaine. Elle argumente en citant l’absence de base de données commune entre l’Afrique et l’Europe sur le pays d’origine des réfugiés, le pays de transit et la destination. Elle fustige par ailleurs les partenaires africains, qui ne mettent pas à jour leurs services de renseignement, laissant libre-court, au trafic d’êtres humains et l’insécurité des migrants.

Un autre aspect de l’intervention de Mariya Gabriel mérite qu’on s’y attarde un peu c’est la question de la reconnaissance des diplômes. Bien que soulignant l’importance de plancher sur les voies légales de migration, la députée a été critique sur les partenariats de mobilité conclus entre l’UE et les pays tiers, à l’instar du Maroc.

« La plupart du temps, on se concentre surtout sur le trafic des êtres humains, au lieu de se concentrer sur la carte bleu. Et là, on touche à la question de la reconnaissance des diplômes. Il faut avoir le courage de parler de cela au niveau de l’UE, car on sait que c’est l’une des principales causes, pour certaines personnes, de se retrouver dans la clandestinité » a-t-elle souligné.

2) Les ressources naturelles africaines

Les interventions des membres de la diaspora ont notamment porté sur la fluctuation des prix des matières premières, la gestion régionale des ressources naturelles, la création d’industries de transformation des ressources naturelles et la Fiscalité relative aux ressources naturelles.

Madame Annie Mutamba, presidente de Meridia Partners a mentionné le besoin d’une approche gagnant-gagnant entre l’UE et l’Afrique.

"La demande croissante de matières premières et la forte volatilité des prix sont des effets clairs et tangibles de la mondialisation qui, à leur tour, ont des conséquences néfastes pour les budgets de nombreux Etats africains. Les Etats africains doivent développer des stratégies et des outils efficaces pour atténuer les fluctuations des prix du marché. L’UE et l’Afrique doivent établir une stratégie des matières premières cohérente et avantageuse pour l’Afrique », a –t-elle souligné.

Dr. Chinedu Madichie, Membre de l’ADNE a insisté sur le fait que « l’UE et l’Afrique doivent travailler ensemble pour renforcer l’appropriation politique et économique par les pays riches en ressources naturelles, afin de leur permettre de conclure des contrats fondés sur le respect mutuel et l’équité qui donnent à ces pays, une position supérieure lors des négociations des prix des ressources naturelles ».

Il a ajouté que les politiques budgétaires efficaces sont indéniablement essentielles pour l’intégration de l’exploitation des ressources naturelles dans les programmes nationaux de développement économique. L’UE et l’Afrique doivent encourager la bonne gouvernance des ressources naturelles, principalement la mise en place des systèmes fiscaux efficaces qui sont essentiels pour la lutte contre la corruption. Avec des politiques budgétaires efficaces, les ressources naturelles pourraient réellement fournir une économie bien équilibrée pour tous ceux qui vivent en Afrique.

Dans son intervention sur la question de l’industrie en Afrique, la présidente de l’ADNE, Marie Chantal Uwitonze a indiqué que l’industrialisation est la phase qui permet à une société de rentrer dans une ère économique nouvelle ; l’histoire économique de l’Europe en est la preuve.
En Europe, c’est la révolution industrielle qui a transformé de manière significative une société à dominante agraire et artisanale vers une société commerciale et industrielle. Ce processus a été favorisé par le développement du transport ferroviaire qui a permis de moderniser le secteur agricole, l’économie, la politique, la société et l’environnement. « On n’invente pas le développement », a-t-elle souligné.

« L’Afrique a toutes les ressources nécessaires pour relancer l’industrie. Elle a la main d’œuvre et les matières premières nécessaires. Il n’est pas acceptable que ce continent reste le continent qui produit l’énergie mais où l’accès à l’énergie n’est garanti que pour une faible partie de la population (seulement 25% de la population africaine ont accès à l’électricité) », s’est-elle indignée.

« Il est urgent que la politique de coopération au développement dépasse le caractère caritatif pour se concentrer à la construction des piliers du développement », a conclu Marie Chantal Uwitonze.

Dans son introduction sur cette question, le député européen Louis Michel a posé le postulat de la gestion des ressources naturelles africaines, comme une priorité pour l’Afrique et l’Europe, afin d’accélérer le décollage économique de l’Afrique. On ne cessera jamais de la rappeler que l’Afrique dispose des atouts majeurs qui n’existent dans aucun continent :

- 30% de réserves minérales de la planète
- 8% de réserves de gaz naturel
- 12% de réserves de pétrole
- 40% de réserves d’or
- 80-90% de réserves de platine
- 65% des terres arables
- 17% des forêts
- 10% des eaux douces renouvelables
- …
Le paradoxe est de constater que malgré ces atouts, l’Afrique contribue à raison de 1,4% à la richesse mondiale. Par rapport au reste du monde, beaucoup de pays africains se retrouvent dans le bas du classement mondial d’indice de pauvreté. La faiblesse de gouvernance, la corruption active et élevée, la mauvaise utilisation des ressources naturelles, l’absence de transparence dans l’approvisionnement des minerais, les ressources naturelles qui financent les conflits, le contrôle des taxes moins efficaces, etc., sont les principales causes ataviques qui ne permettent pas à l’Afrique de tirer le meilleur bénéfice de ses richesses naturelles. Souvent les ressources naturelles (RN) africaines sont vendues au hasard d’accord, sans les mettre en compétition. Le prêt concessionnel évalué, est parfois, 5, 8, 10 à fois moins que ce que l’on extrait des RN. Cependant, des exemples de pays opérant une bonne utilisation de leurs réserves naturels existent. C’est le cas pour le Timor Leste, dont l’exploitation des puits pétrolier découvert en 2010, est prévue pour 25-30 ans. Chaque année, 2,5% de ses réserves de pétrole sont utilisées pour le secteur de l’éducation et la politique sociale. C’est un très bon exemple que les pays africains pourraient suivre pour mettre en place des fonds de redistribution de ressources naturelles. Il faut des politiques fiscales efficaces pour que ces ressources puissent aider les pays à maintenir des budgets nationaux et à dépasser la dépendance à l’aide.

« Au parlement européen, nous avons travaillé de manière acharnée pour faire adopter un règlement obligatoire sur la lutte contre les minerais de conflits. Avec la position que nous avons adoptée il sera possible de contrôler plus de 880000 entreprises de l’UE qui sont impliquées dans le commerce des minerais. Les amendements que j’ai déposés avec 40 collègues dont ceux qui sont avec moi ici imposent à tous les entreprises en aval de fournir au minimum, l’identité de leur fournisseur direct », a expliqué Louis Michel.

Linda MacAvan, membre du groupe de l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates (APSD) et présidente de la commission développement au Parlement Européen a souligné que le changement de processus et de stratégies d’exploitation des RN, avec une traçabilité d’approvisionnement en RN, le contrôle des taxes, la bonne gouvernance permettront à l’Afrique de tirer un meilleur profit de ses RN.

L’intervention de Bogdan Wenta du PPE, rapporteur de l’avis de la commission développement pour la question des minerais de conflits est allé dans ce sens également. Il a rappelé la collaboration étroite entre les différents groupes politiques qui a caractérisée les négociations sur le dossier des minerais et a remercié Louis Michel pour son soutien dans ce dossier.

Hilde Vautmans, membre du groupe de l’Alliance des Libéraux et Démocrates (ALDE) a attiré l’attention, sur l’utilisation des femmes et des enfants, dans les chantiers d’extraction de minerais, ou même dans les conflits armés à des fins de cupidité et au détriment de leur vie. Après avoir arpenté quelques pays d’Afrique, elle a soulevé le côté merveilleux et tout ce qui se fait de bien et de réussite en Afrique, qui n’est pas souvent valorisé en Europe. Fort impliquée dans les questions relatives au développement de l’Afrique, elle n’a pas manqué de mentionner la victoire des différentes Alliances : Les Verts, ALDE, PPE, SD, EFDD sur les amendements introduits au niveau du Parlement Européen par Louis Michel, sur la traçabilité des RN.
« On a gagné avec ces amendements, on ne va jamais oublier l’Afrique et c’est comme ça qu’on va améliorer le monde », a-t-elle conclu.

3) Questions-réponses

Les interventions des parlementaires européens ont suscité des questions auprès des membres de la diaspora africaine d’Europe. On retiendra principalement celle du contrôle du système d’extraction des minerais mis en place. Dans sa réponse, le député Louis Michel a souligné que 880.000 entreprises européennes utilisent les minerais venus d’Afrique. Seules 20 fonderies et quelques 400 entreprises étaient couvertes par le contrôle obligatoire contenu dans la proposition présentée au départ par la commission du commerce international (INTA). Tous les autres ne subissaient aucun contrôle, et donc étaient libres de s’alimenter en minerais non propres. « Ce que nous avons obtenu en élargissant l’obligation sur toute la chaine d’approvisionnement est une victoire. « Nous ne pouvons pas nous contenter de solution pelliculaire alors que les vies des milliers de populations sont en jeu . » Nous allons travailler pour renforcer le dialogue politique permanent avec les pays riches en minerais afin d’induire des changements au niveau de ces pays. Une des pistes serait de créer un mécanisme d’intégration et d’engagement des milliers de creuseurs clandestins par des sociétés minières occidentales.

4) Conclusions et Recommandations de la rencontre ADNE-Parlementaires Européens

Comment assurer un prolongement et structurer l’action entamée par ADNE et les parlementaires ?

Plusieurs recommandations ont été évoquées :

4.1 Il est impératif d’institutionnaliser la diaspora africaine d’Europe. Ce qui suppose d’avoir une organisation coordinatrice et représentative, travaillant de manière coordonnée qui aide la diaspora à parler d’une seule voie.

4.2 Renforcer le statut et les moyens de cette institution pour un fonctionnement efficient.

4.3 Fixer une deadline pour structurer l’institution, principalement l’élargissement de celle-ci dans les différents pays de l’UE.

4.4 Louis Michel et les 4 autres parlementaires seront prêts à apporter leur soutien à la structuration de « l’embryon d’institution de la diaspora africaine d’Europe » (ADNE).

Le haut niveau des discussions sur les questions relatives au développement du continent africain et la situation des migrants au sein de l’UE entre membres de la diaspora africaine d’Europe et les parlementaires européens, est déjà en soi, une réussite pour les deux protagonistes qui se sont retrouvés pour la première fois au Parlement Européen à Strasbourg les 6 et 7 octobre 2015. C’est, à n’en pas douter, la base d’une potentielle collaboration fructueuse. Le principal défi de l’ADNE serait aujourd’hui, de se déployer à l’échelle continentale européenne, si elle veut devenir l’interlocuteur privilégié des institutions européennes.

Ghislain Zobiyo